Interview au sujet du film "Oceans" parus chez Le Point
"On s’est fait de belles frayeurs"
Propos recueillis par Suliane Favennec

 Thétys, une caméra fixée au bras d’une grue, accompagne en douceur une baleine à bosse en Alaska © François Sarano

Quatre ans de tournage, 72 plongeurs, 6 équipes de tournage, 3.700 heures de plongée, 480 heures de tournage. 

C’est ce qu’il a fallu à Jacques Perrin pour réaliser son très attendu Océans, qui, au final, nous invite durant 1 h 40 à explorer les fonds marins. René Heuzey, chef opérateur et en charge de la sécurité, nous conte les coulisses du tournage.
 

lepoint.fr : Quels ont été les défis technologiques de votre expédition ? 

René Heuzey : On a dû créer du matériel pour filmer les animaux dans leur déplacement à la même vitesse. La torpille "Jonas", par exemple, a été descendue entre 0 et 10 mètres. Un niveau qui n’avait jamais été atteint. 

Muni d’une caméra, on la tractait par bateau. Un moyen de voir les animaux sous tous les angles et d’aller à leur vitesse. Le système Thétys – une caméra mise à l’avant d’un Zodiac, fixé par une grue – nous a permis de conserver la ligne d’horizon. C’est énorme. Autre chose : le minihélico. Il se faufile partout dans les airs et au plus près des animaux en surface de l’eau. Il a fallu 10 ans à Frédéric Jacquemins pour savoir approcher les animaux marins avec son hélico. Sans parler du ministudio sous marin. On a installé des tonnes d’éclairages sur les fonds marins (environ 40.000 watts). On a atteint les 26 mètres. Du jamais vu. Le but ? Voir éclore le corail, qui, d’ailleurs, n’a pas eu lieu… Des technologies qui vont donner aux spectateurs l’impression d’y être…

lepoint.fr : S’approcher des animaux marins sauvages n’est pas chose simple. Comment avez-vous procédé ?

René Heuzey :On part toujours avec un scientifique qui connaît très bien l’espèce. Et, selon l’animal, on a une approche différente. Avec les dauphins ou les cachalots, on s’équipe d’un appareil respiratoire à circuit fermé. En clair, on ne renvoie pas de bulles d’air, un moyen de doubler notre temps dans l’eau, mais également d’être le plus discret possible. On doit se faire accepter par l’animal. On doit se fondre dans le décor, se faire passer pour un poisson. Les gros mérous, par exemple, s’approchaient de nous par curiosité. Ils venaient voir si on était des prédateurs ou des proies. Puis ils partaient. Alors, il ne faut pas rater ce moment, sinon on peut attendre des jours et des jours avant de les revoir.

lepoint.fr : Comment gériez-vous les situations périlleuses, qui ne devaient pas manquer ?

René Heuzey :On est très précautionneux. On a ciblé un endroit où dénicher des requins blancs : Guadalupe, dans le golfe du Mexique, l’eau y est très claire. On a prévu une logistique en cas d’agression : deux cages et des plongeurs de sécurité. Le reste, c’est une question de comportement. Dans l’eau, face à lui qui nous observe et nous intimide, il faut marquer son territoire. À l’aide d’un tube rigide, on joue avec l’animal, on le repousse gentiment s’il nous donne de petits à-coups. On doit lui faire comprendre qu’on est là, mais qu’on ne veut pas lui faire de mal. On a toujours de l’appréhension. Mais si on a peur, on n’y va pas. Si on hésite, on est foutu.

lepoint.fr : Du coup, l’entente entre membres d’une même équipe doit être infaillible ?

René Heuzey : En effet, on est obligé de bien s’entendre avec ses partenaires. On doit se faire comprendre rapidement et se faire confiance. Quand on se retrouve en dessous des vagues, même avec un hélico, il y a plutôt intérêt (rires). Du reste, on a eu pas mal de fous rires aussi, surtout les jeunes. Ils font les malins à l’extérieur, mais une fois face aux animaux, ce n’est pas la même chose. Devant les gros phoques, mon jeune assistant avait tellement peur qu’il partait en arrière. Du coup, on s’est retrouvé au coeur d’une cacophonie : cris de phoques, tremblements de mon assistant. Une vraie rigolade.

lepoint.fr : Vous vous êtes tout de même fait de belles frayeurs ?

René Heuzey : Oui et des belles (rires). En Afrique du Sud, je me suis retrouvé seul en plein milieu d’un banc de sardines pilchards, au milieu des prédateurs : oiseaux, requins, otaries. Pas très rassurant. Mais, surtout, j’ai senti de légers coups sur mon épaule. Persuadé que c’était mon coéquipier, et absorbé par le phénomène, je ne me suis pas retourné. À un certain moment, je l’ai fait. J’étais nez à nez avec un requin-cuivre de 3 m 50. On s’est fait peur tous les deux (rires). On a eu aussi quelques galères. La plus délicate a été celle de notre minihélicoptère, en Afrique du Sud. Le but était d’aller au plus près entre les oiseaux, les Fous du Cap, et l’eau. Du coup, un oiseau nous a touchés et l’hélico est tombé à l’eau. Au final, on a perdu la caméra, mais on a récupéré l’hélico. Ouf ! Parfois, on attendait aussi des heures et des heures avant d’avoir quelque chose. Il faut être patient !

lepoint.fr : C’est-à-dire ?

René Heuzey : David Reicher a mis 18 semaines pour filmer une baleine bleue et, dans le film, cela ne dure que 1 minute 30. C’est le secret de notre tournage : la patience. Mais on se donne aussi les moyens. Une fois, on s’est rendu à Melbourne, en Australie, pour filmer l’armée de crabes, les "spider crabes".

Mais, sur place, il n’y en avait qu’un seul. Au bout de quelques jours, sans résultat, notre régisseur a fait la tournée des bars de pêcheurs. Il y collait des affiches avec les photos des crabes et offrait une récompense à celui qui nous informait des lieux où les crabes se
réunissaient. Au bout du 4e jour, on avait la zone et, au bout du 13e, l’armée de crabes était au complet. Tous les moyens sont bons pour y arriver !

1 février 2010

Posté dans: Articles de presse