René Heuzey a gagné ses galons de plongeur “haute définition”.

« Impossible ! C’est trop risqué ! » La décision du Commandant Hubert est tombée, coupant court à tous les espoirs. Nous sommes en 1999, René Heuzey, réalisateur sous-marin, doit filmer les séquences qui seront intégrées dans un documentaire diffusé sur Thalassa à propos des

“Oreilles d’or”, ces gars qui traquent les sons sous l’eau à bord des sous-marins. Il est à bord du Rubis, le sous-marin nucléaire d’attaque – toujours en activité en 2007 –, au large de Toulon. René se souvient : « Il me fallait plusieurs séquences, l’immersion du sous-marin, un passage sous l’eau et une descente en plongée. Nous avons élaboré plusieurs stratégies avec le Commandant Hubert. Comme je ne pouvais pas descendre à plus de cent mètres, avant toute chose j’avais fixé une petite caméra (étanche à 75m) à l’arrière du bateau pour filmer le kiosque. Mais il fallait que le sous-marin vienne à moi (puisque je ne pouvais pas lui courir après !) en évitant si possible qu’il me percute : j’étais à l’aplomb d’un Zodiac, sur un bout pendant à douze mètres de fond, un nageur de combat se tenait trois mètres au-dessus de moi et un autre plongeur en surface communiquait par radio avec le sous-marin qui était à l’immersion périscopique et devait passer sous le Zodiac. En cas de problème, le Zodiac démarrait et nous entraînait au large grâce au bout».

«Pour filmer le sous-marin quand il plonge, j’avais demandé à être attaché au système de détection à l’avant du bâtiment au moment d’une plongée. Mais la vitesse du sous-marin et la pression qui allait en résulter rendaient l’opération trop dangereuse pour moi. Il fallait donc simuler la plongée. Le Commandant décide alors de me faire ligoter sur le système balistique à l’avant du sous-marin avec deux plongeurs de combat qui devaient m’assister pour la sécurité. J’avais juste besoin de quelques secondes du sous-marin en surface puis de l’eau noyant progressivement mon objectif. Mais ce jour-là, la mer était plate… La vitesse du sous-marin monte à dix nœuds, mais le niveau d’eau ne monte pas sur l’objectif. Les deux plongeurs qui devaient me tenir en sécu sont balayés. Le Commandant fait fixer un autre gars pour ma sécu mais en passant à vingt nœuds l’eau ne noyait toujours pas mon objectif! Ce n’est qu’en passant à vingt-deux nœuds que j’ai réussi à filmer! »

«Pour la dernière séquence, j’avoue avoir un peu truandé… Je voulais filmer le sous-marin sous l’eau, en phase de descente. Le Commandant refuse de prendre cette responsabilité qui met ma vie en jeu. D’autre part, en faisant un plan sous-marin, j’aurais forcément filmé l’hélice et cette pièce technologique est classée “Secret Défense”, il interdit d’ouvrir les tubes lance-torpilles qui devaient me permettre de passer à l’eau. Je comprenais ses impératifs et je respectais son règlement. Mais j’avais absolument besoin de cette image du sous-marin nucléaire sous l’eau…

Nous commencions à sonder lentement à la verticale et j’étais comme un malheureux avec ma bouteille à mes pieds et une main sur mon caisson, cherchant désespérément un moyen de faire cette image, avec son consentement bien sûr. Mais par un hasard de circonstances, une fausse manœuvre a ouvert les tubes lance-torpilles : je n’ai pas réfléchi une seconde, et profitant d’une courte inattention de l’équipage je suis passé à l’eau en moins d’une minute et me suis éloigné aussi vite que possible. J’ai alors filmé le sous-marin qui descendait, mais en inclinant ma caméra vers la droite, ce qui laisse penser que je filme pendant qu’il plonge… Il a suffit, au montage, d’accélérer un tout petit peu l’image. »

Retour en mai 2007, à Morgiou, petite calanque bien gardée de Marseille: je range mon matériel de plongée avec René et je l’écoute évoquer ses meilleurs souvenirs de faiseur d’images subaquatiques. René, c’est un ami depuis quatre ans. Je l’ai rencontré à Maurice, au hasard d’un tournage, et nous nous retrouvons régulièrement plusieurs fois par an, jamais au même endroit. C’est un excellent compagnon de voyage, toujours de bonne humeur, toujours positif et parfois boute-en-train de service. Mais ce côté bon enfant ne fait qu’en rajouter à ses compétences professionnelles : il fait partie des rares cameramen sous-marins qui ont le bonheur de vivre de leur passion. Même si l’ascension au “top ten” de ce cercle très fermé ne s’est pas faite sans difficulté.

René Heuzey se proclame Marseillais et fier de l’être, il suit les matches de l’OM (même au bout du monde) et si “l’animal” ne boit jamais d’alcool, il prétend pourtant que la meilleure boisson est anisée…

Pourtant, il est né à Lyon où il grandira pendant huit ans avant la mutation de son père à Marseille. De Lyon, il ne garde pas beaucoup de souvenirs. Pour lui, tout a commencé à Marseille, dans les quartiers Nord: près de chez lui, il joue avec ses copains dans une piscine désaffectée parce qu’en période de pluie elle se remplit de têtards. A neuf ans, la piscine est remise en état de fonctionnement et il apprend à nager tout seul en faisant le tour du bassin. Très vite, et pour s’amuser, il fait ses longueurs en marche arrière en apnée, mais les pieds liés pour simuler le danger et s’en sortir comme les héros qu’il voit au cinéma. Vers seize ans, son père lui offre un fusil harpon et l’entraîne vers cette calanque de Morgiou: «J’étais très bon en apnée, mais très mauvais chasseur. Les poissons se sauvaient dès que j’arrivais avec le fusil ! J’ai arrêté au bout de six mois.» Un an plus tard, un copain l’entraîne sur une plage de Carry-le-Rouet, avec une bouteille, des sangles et un détendeur, sans lui montrer autre chose que la façon de respirer. Il trouve pratique de pouvoir rester plus longtemps sous l’eau sans être obligé de remonter sans cesse en sur face. Sa deuxième immersion se fait au Bec de l’Aigle à La Ciotat, avec un autre copain, mais pour une vraie première plongée: «J’avais juste une montre à quartz pour savoir combien de temps je partais, pas de palier, pas de table, rien. Ça a duré des années. Mais j’avais l’impression d’être un poisson, c’était mon univers. C’était encore l’époque des tables imprimées sur le bras de la combi mais je ne savais même pas à quoi ça pouvait bien servir. Un jour, mon copain tombe en panne d’air, j’avais entendu dire qu’en pareille situation il fallait tirer sur la réserve, mais ça n’a pas fonctionné… Mon copain panique, m’arrache mon détendeur, je lui file un taquet et je le lui reprends. Il a eu vraiment peur et il est remonté en surface à toute vitesse; je me suis pris une bonne tasse, puis je l’ai suivi ne sachant pas que je devais faire des paliers et en me demandant ce qui l’avait pris. Je n’avais pas compris. Nous sommes restés copains mais il a arrêté définitivement la plongée, et ce jour-là j’ai su qu’il fallait que je suive une formation. J’avais vingt-quatre ans. » René s’inscrit alors dans un club situé à l’Esta que pour gravir les éche lons les uns après les autres, au rythme de l’exercice de son métier: chauffeur routier, il ne profite de la mer que lorsqu’
il rentre au bercail. Il achète un bateau pour être plus autonome puis il passe son niveau4, formé par Roger Mareau, marin-pompier. «Il m’a appris à plonger dans des situations difficiles, pour me mettre en simulation de conditions réelles: arrachage de masque, essoufflement, panique sous l’eau… Un jour, dans l’épave du Chaouen au large de Marseille, nous sommes entrés dans une cale que je ne connaissais pas. J’avais deux monos de dix litres, hyper lourds. Soudain, panne d’air, et plus d’air non plus dans le gilet. J’étais au fond dans la vase et je n’arrivais plus à trouver la sortie. Mon deuxième détendeur était coincé sous mon gilet, impossible de le récupérer. J’ai vu apparaître Roger dans cette boue, et je l’ai suivi vers la sortie, il m’a alors dépanné. Ça a duré environ trois ans, je passais mon niveau sans vraiment percevoir l’entraînement du marathonien, pour moi c’était toujours des plongées d’exploration mais avec un copain qui me formait à la dure. Je lui dois beaucoup!»

Entre-temps René s’est marié, a fondé une famille. A la naissance de sa fille, Alexandra-Marie, il achète une petite caméra vidéo pour filmer, comme tous les pères, l’évolution de son enfant. Roger Mareau lui propose de mettre la caméra dans un caisson pour filmer ce qu’ils voient sous l’eau. Au club de plongée de l’Estaque, Jean-Claude Eugène tourne alors des films en super-huit. Inscrit au Festival d’Antibes, il suggère de faire de vrais films sous-marins. Ils le suivent au Festival, voient tous les films amateurs présentés et Martine Sciallano (alors conservatrice au Musée d’archéologie sous-marine d’Istres, aujourd’hui en poste à Hyères) leur propose d’écrire une petite histoire. Pierre-Yves Le Bigot, pilote du Nautile (Ifremer) connaît l’épave de l’Ariane, un sous-marin posé par trente mètres de fond. René fait des recherches auprès de la Marine, retrouve des survivants et ils bâtissent une petite fiction, L’Ariane ou la Fin d’un Requin d’Acier, leur premier film amateur. Ils en présentent les douze minutes en 1987 à Antibes, et gagnent le prix Dimitri Rebikoff. «On projetait pour la première fois à Antibes un format vidéo 8mm, j’ai été obligé d’emporter mon magnétoscope – qui me fut volé sur place! – pour le projeter.»

Cette renommée locale a des retombées modestes, mais cruciales: la Banque Populaire commande trois petits films sur la mer autour de Marseille, un sur l’épave du Liban, un autre sur celle du Chaouen, un troisième sur la faune et la flore de Marseille. Le petit budget alloué permet d’investir pour la première fois dans du matériel de prise de vue (éclairage), ce qui améliore notablement la qualité des images. René présente ces films au Festival d’Antibes l’année suivante et le film Deux Farillons pour une île (sur leLiban) obtient la Palme d’Or. Proche de la trentaine, il se tourne vers les grands de l’époque pour savoir comment devenir professionnel. « Ils ont tous ri et n’y ont pas cru. Ça m’a un peu vexé, alors
j’ai décidé de me lancer!»

Les débuts sont laborieux. Il monte une structure pour développer un caisson sous-marin plus élaboré, quelques chaînes de télévision lui confient de tout petits films à réaliser, puis survient la guerre du Golfe qui immobilise toute l’activité économique. «Je me suis retrouvé avec un beau caisson tout neuf, mais plus de marché… » Pour rentabiliser son affaire et maintenir le niveau de vie de sa famille, il garde son job initial : il roule le jour et plonge la nuit. Il contacte une société audiovisuelle et demande à être formé à l’utilisation d’une caméra professionnelle, en contre-partie il loue la caméra pour chacun de ses besoins. Mais personne ne sait lui dire comment l’utiliser au mieux sous l’eau ! Il profite donc de cette période pour tester le caisson et s’entraîner aux réglages subtils de la vidéo sous-marine. Fin 1992, une opportunité se présente enfin: Thalassa souhaite retransmettre une émission en direct à bord du Seabus de la Comex, un sous-marin touristique qui emmenait quarante personnes par cent mètres de fond – au large de Monaco – sur un parcours défini. Georges Pernoud, patron de l’émission, charge René des images sous-marines; il n’a aucune expérience du direct, mais il relève le défi. Trois jours de répétition, mais le jour J, la qualité de l’eau est exécrable. René se souvient: «Le directeur photo avait une technique de travail inadaptée au milieu sous-marin: il avait fait installer un maximum de lumières partout autour du submersible. Vu de l’intérieur, c’était parfait. Mais derrière la caméra, je ne filmais que des particules. On a fait des essais pendant près de quatre heures. Deux heures avant le début du direct, il décide d’annuler les images sous-marines parce qu’on ne voyait pas suffisamment: refusant de renoncer sans me battre, je lui demande de me laisser gérer la partie lumière sous l’eau, et à mon grand soulagement, il a accepté. J’ai supprimé toutes les lumières sous l’eau sauf une en contrechamp pour laisser apparaître la profondeur et la silhouette du sous-marin, ensuite j’ai fait suréclairer tout l’intérieur du sous-marin. Trente minutes avant le direct, on a fait une dernière répétition du pla teau et la séquence a été acceptée!» Sur site, le réalisateur de l’émission jongle avec six caméras et s’il utilise d’abord le nom des cadreurs, très vite il les nomme par leur numéro de caméra. «Tétanisé par la nécessité de bien faire, j’ai tout de suite oublié mon numéro et du coup j’ai filmé en continu tout au long de l’émission. Il a fallu que mon assistant me tape sur l’épaule sous l’eau pour me faire signe que l’émission était terminée et que je pouvais remonter: tout le monde était déjà sorti du bateau!» Sa carrière est lancée…

Six mois plus tard, la chaîne TMC lui demande d’assurer les images sous-marines d’une nouvelle émission, H2O, avec seulement une journée pour faire un 26minutes sur la Méditerranée, terrestre et sous-marin. En parallèle, il tourne avec France 3 Méditerranée pour une autre émission sur la plongée, Nautilus, un 26 minutes hebdomadaire et M6 fait appel à lui pour des séquences subaquatiques avec Caroline Avon, pour deux émissions différentes.

En 2001, la plupart de ces émissions s’arrête au profit de reality-shows plus en adéquation avec la demande de l’époque et il tourne au ralenti pour Thalassa et quelques prestations ponctuelles en pub ou en fiction. La concurrence commence aussi à s’installer avec les premières caméras numériques. «Je me suis alors spécialisé en tant que chasseur d’images: je faisais le boulot que les autres ne voulaient ou ne pouvaient pas faire, comme la plongée sous glace ou à grande profondeur. Dans le même temps, Francis Le Guen m’a demandé de participer aux trois derniers épisodes de la première saison des Carnets de Plongée : Cap-Vert, Oman et la Corse. Et je l’ai suivi sur les deux saisons suivantes.»

L’ombre d’un nuage passe dans le regard bleu lagon de René: «J’ai failli mettre la clé sous la porte entre 2003 et 2004, puisque le marché était plat comme une sole. Jacques Perrin avait un projet d’envergure dont j’avais entendu parler, et je l’ai contacté en vain avec, en main, un CD du premier documentaire animalier sous-marin que je venais de réaliser, tourné en HD en Australie, Une Nuit sous la mer. Il m’a fallu a
ttendre 2005 pour que l’équipe de Perrin me rappelle: il avait besoin de plusieurs équipes sous-marines pour son film Océans, et j’ai été recruté parmi les cinq retenues. Ça m’a permis de passer de la vidéo, qui est l’essentiel de ma carrière dans le sous-marin, au cinéma: découvrir un nouveau monde, une autre façon de travailler. Et puis ça m’a réconforté de savoir que la vidéo avait de l’avenir dans le cinéma puisque, avec quelques réglages et une formation, il est possible de marier la vidéo haute définition au cinéma 35mm, sans voir aucune différence. Ce qui implique tout de même une énorme chaîne de travail…» En une dizaine d’années, René Heuzey a acquis une expérience qui lui permet d’exercer son métier dans toutes les circonstances. Et les professionnels ne s’y trompent pas. Luc Marescot, réalisateur complice de Nicolas Hulot pour Ushuaïa, fait appel régulièrement aux services de René et confirme: «Sur le dernier tournage de l’émission, nous étions vingt-six. Dans ce cas, je suis surtout chef d’orchestre et je ne peux pas aller sous l’eau vérifier quelles images on peut faire. Confier l’image sous-marine à René est un réel atout parce que je sais qu’au fil des ans il a pris la pleine mesure de ce que ses images peuvent raconter, il n’est plus seulement cadreur, il est réalisateur. Il a acquis une grande exigence de qualité et je sais qu’il ne me raconte pas d’his toires: s’il me dit que c’est impossible, je le crois. Ce n’est pas un hasard si Galatée l’a recruté sur Océans, l’un des plus gros projets de film sous-marin actuel. »

René rince son caisson méticuleusement, caressant le métal comme on aborde une jolie femme, avant de l’emporter vers sa voiture: il boîte encore un peu, souvenir d’une vilaine morsure de murène qui aurait pu handicaper sa carrière. C’était à Rangiroa, il y a trois mois. Par contre, il s’est parfaitement remis du coup de patte de cet éléphant qui lui a marché dessus au fond de l’Okavango au Botswana en décembre, nous avions tous eu peur pour lui ce jour-là (cf. P. I. 83). Je désigne d’un geste la petite baie de Morgiou et je lui demande s’il trouve encore le temps de plonger autour de Marseille: «Mais oui! Le corail rouge de Méditerranée est le plus réputé! Avec la surpêche, il n’a pas le temps de repousser et de se renouveler, donc il est devenu rare. Mais il y a toute une faune et une flore endémiques à admirer. Chaque mer, chaque océan a sa propre biodiversité, c’est un plaisir chaque fois renouvelé quand on plonge. Des réserves marines se créent un peu partout, et c’est une très bonne chose: des touristes viennent plon ger dans les parcs marins, ils sont heureux de découvrir des éléments préservés, et ça les incite à mieux respecter la mer. Mais tu sais, le plongeur a changé de mentalité: en une plongée, il voit dix belles choses et trois mauvaises, mais il retient seulement les mauvaises. Il est devenu exigeant mais moins observateur: il veut tout voir en une plongée, et il ne tient pas compte du fait qu’il entre dans un milieu naturel, où la nature reste sauvage et indomptée. S’il veut tout voir d’un seul coup, qu’il aille dans un cirque ou dans un zoo! Il faut parfois savoir se priver de sa brosse à dents et de ses chaînes câblées pour voir un longimanus. Et se donner le temps aussi!»

Pendant que son regard se perd sur la petite calanque de son enfance, je songe à une plongée qu’il m’a racontée récemment. C’était en 1999, pas loin d’ici, sur le barrage de Port-Miou, toujours à Marseille. Il tourne alors des séquences avec Marc Douchet, plongeur spéléo émérite qui venait de battre un record de profondeur dans cette grotte de Port-Miou. En fin de tournage, Marc lui propose de faire une belle image en passant à travers la buse du barrage, s’il n’y a pas trop de courant. Il reste 40bars dans la bouteille de René, dans trois mètres d’eau, Marc lui confirme que c’est suffisant. Il descend le premier et René le filme depuis la surface tout en le suivant. Mais ils voient leurs bulles passer devant eux, comprennent qu’il y a trop de courant, et renoncent. Ignorant qu’une autre buse se trouve derrière lui, René est happé à ce moment-là et s’y trouve emporté en marche arrière! Il perd une palme, protège l’objectif de sa caméra contre lui et se laisse emporter en faisant le dos rond. A l’élargissement de la buse, il se retrouve seul dans le noir, avec deux petits éclairages fixés sur le caisson qu’il éteint pour les économiser, sans repère ni orientation. En tâtant les parois à l’aveugle, il trouve un vieux fil d’Ariane et s’y accroche. Il ne peut pas remonter la buse avec un tel courant et une seule palme, et il sait qu’ils viendront le chercher. Mais le temps passe… René durcit un peu son détendeur pour laisser passer moins d’air et ralentit son rythme cardiaque pour consommer le moins possible. Quinze minutes passent encore, le manomètre affiche zéro bar, et le détendeur se durcit encore. «Je ne souffrais pas, je n’avais pas mal et je savais que c’était la fin: j’ai pensé à ma fille et je me suis dit que c’était trop con que ça arrive comme ça. J’ai vu alors ma vie défiler, comme dans les livres. Puis un gros flash blanc, et j’ai pensé que je venais de passer de l’autre côté.»

Mais ce flash blanc s’allume et s’éteint. Une fois. Deux fois! Instinctivement René en fait de même avec ses petits éclairages. Marc Douchet se précipite, lui tend son détendeur de spéléo et lui fait signe de lâcher la caméra. Ce que René refuse obstinément. Il faut le voir veiller sur son caisson comme sur un nouveau-né… Mais devant l’insistance de Marc, il attache la caméra sur le fil d’Ariane et le plongeur le ramène de l’autre côté du barrage, en sécurité, avant de repartir chercher la précieuse caméra (et de retrouver sa palme). René explique: «Marc ne s’est pas rendu compte immédiatement que j’avais été aspiré, on le lui a appris quand il est remonté. Se souvenant que j’étais en limite d’air, il a changé sa bouteille avant de repartir me chercher tout de suite. J’ai eu de la chance ce jour-là qu’il ait choisi la bonne galerie. Je lui dois la vie.»

Des histoires comme celles-ci, René peut en raconter autant que les vieux loups de mer à la veillée. Celles qui font froid dans le dos, et celles qui font rire. La mer, c’est son écosystème à lui, Francis Le Guen a coutume de dire: «Si vous ne trempez pas Heuzey un peu chaque jour, il se dessèche». Quand on l’interroge davantage sur René, il ajoute: «Je l’ai surnommé le 4×4 de la plongée, parce qu’il est tout terrain, sous l’eau. En tant qu’animateur, je travaille avec lui dans une symbiose totale, une parfaite complicité et une bonne intelligence de l’image ; en tant que plongeurs, nous avons une totale confiance l’un en l’autre, et dans nos métiers c’est primordial.»

Nous quittons Morgiou au coucher du soleil ; la semaine prochaine René sera en Afrique du Sud. Quand je lui demande comment il envisage l’avenir, il sourit et me dit avec son inimitable accent: «Je vais avoir quarante-huit ans dans quinze jours, si je fais une moyenne, je prends cinq avions par mois, je fais deux cents plongées par an, je promène chaque fois 250 kg de bagages derrière moi, j’use quatre combinaisons néoprène par an, et j’emploie trois personnes pour ma société Label Bleu Production…L’avenir immédiat, c’est de poursuivre l&rsquo
;aventure avec Le Guen et ses Carnets d’Expédition, et continuer à réaliser de belles séquences pour Océans, comme plonger en circuit fermé pour filmer une baleine en train d’engloutir des sardines: je sais que c’est faisable, mais si je n’y arrive pas, vous pourrez m’appeler Pinocchio! Je commercialise aussi ma banque d’images et je viens de me lancer en parallèle dans la formation parce que je considère que la mer appartient à tout le monde. En formant des plongeurs à l’image, je leur transmets ma vision du métier, en respectant la mer tout en assurant leur propre sécurité. J’offre ce que j’aurais aimé qu’on m’apprenne. Pour le reste, mon fils de cinq ans est déjà bon nageur et dans deux ou trois ans, je lui montrerai ma Méditerranée.»
  

MARIE-ANGE OSTRÉ
 

L’article en version originale 

9 février 2010

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